2 points de vue sur la négritude

Je partage ici 2 courts textes de deux auteurs africains majeurs et une petite réflexion suscitée par leur confrontation. C’est à l’origine le corrigé d’un exercice demandé à mes élèves et qui a finalement pris un peu d’ampleur.

 

Léopold Sédar Senghor (1906-2001), Qu’est-ce que la négritude ? (1967)

[…] Mais, me direz-vous, qu’est-ce que la négritude, quel est son contenu réel ? Vous nous affirmez que c’est une culture originale. En quoi consiste son originalité ? Je partirai de l’homme noir, du Nègre. J’essayerai d’expliquer sa psychologie, son âme. C’est cette explication qui nous donnera la clé de sa civilisation : plus précisément, de son ontologie, de sa philosophie et de son art. Le Nègre est l’homme de la nature. L’environnement animal et végétal, foisonnant en Afrique depuis toujours, le climat chaud et humide lui ont donné une très grande sensibilité, que maints ethnologues ont mise en relief. Le Nègre a les sens ouverts à tous les contacts, voire aux sollicitations les plus légères. Il sent avant que de voir, il réagit, immédiatement, au contact de l’objet, aux ondes qu’il émet de l’invisible. Il n’est pas œil, il est antenne. C’est sa puissance d’émotion, par quoi il prend connaissance de l’objet. […]

File:Soyinka, Wole (1934).jpg

Wole Soyinka, 2008. by Chidi Anthony Opara Creative Commons

A propos de la notion de négritude, Wole Soyinka (1934-…), premier prix Nobel de littérature d’Afrique sub-saharienne, dit un jour :

« Le tigre n’a pas besoin d’affirmer sa tigritude : il bondit sur sa proie et la dévore. »

 

Lorsque Léopold Sédar Senghor publie en 1967 son article « Qu’est-ce que la négritude ? », le mot a été inventé depuis environ trente ans par Aimé Césaire et il sert déjà à désigner le mouvement quelque peu disparate des intellectuels qui l’utilisent pour promouvoir les droits des noirs et faire reconnaître leur singularité. Néanmoins il suscite encore de nombreuses interrogations auxquelles Senghor cherche à répondre en donnant une définition précise à cette notion.

Mais cette définition elle-même ne fait pas l’unanimité. Ainsi Wole Soyinka, écrivain né environ trente ans après Senghor, use-t-il d’une formule aussi amusante qu’énigmatique pour remettre en question la pertinence de la « négritude » : « le tigre, dit-il, n’a pas besoin d’affirmer sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore ».

Pour savoir si cette formule ôte toute pertinence à l’emploi de la notion de négritude, il faut présenter d’abord le sens que lui donne Senghor et les éventuelles ambiguïtés qu’elle recèle ; montrer comment la phrase de Soyinka met ces contradictions à jour et enfin tenter de voir si cette phrase elle-même ne contient pas quelque contradiction.

La définition que Senghor donne de la négritude dans le texte proposé est double. Tout d’abord, il la définit comme une « culture originale » ; c’est d’ailleurs ce qu’un contradicteur imaginaire semble avoir du mal à admettre comme le montre la phrase : « Vous affirmez que c’est une culture originale ». En commençant par ce point, Senghor indique que c’est le fait de revendiquer l’existence d’une véritable culture qui est l’enjeu de la démonstration à suivre.

Cependant, la suite du texte tend à déduire cette culture de la nature ; certes, ce ne sont pas des dispositions innées des noirs qui sont invoquées, mais l’effet sur eux d’une nature « foisonnante depuis toujours en Afrique » qui explique la spécificité de leur rapport au monde ; au point qu’au cours de son développement Senghor semble presque parler d’animaux adaptés à leur milieu, caractérisés par leur « sensibilité » plutôt que par leur pensée. Il a par exemple cette formule à propos du « Nègre » : « il n’est pas œil, il est antenne. » Cette dernière repose sur l’opposition du toucher et de la vue. La tradition intellectuelle européenne a instauré une hiérarchie durable entre ces deux sens : la vue est supérieure au toucher au moins depuis Platon. Finalement, avec cette phrase Senghor ne montre pas tant les noirs comme des animaux que comme des hommes qui ont emprunté une direction culturelle radicalement autre que celle empruntée par les Européens. D’aucuns pourraient même avoir l’impression que les facultés développées par les noirs en conséquence de ce « choix » impliquent une forme de supériorité de l’homme noir ; néanmoins, Senghor n’a jamais professé cette opinion : la fin de l’article en témoigne nettement.

Wole Soyinka choisit de réfuter la pertinence de la « négritude » en une phrase ciselée, dotée d’une grande puissance d’évocation. Il ne souhaite pas entrer sur le terrain de l’argumentation théorique complexe mais se propose plutôt d’ébranler la conviction du lecteur en le faisant sourire et en le laissant dans l’incertitude : nul ne sait en effet ce que l’image du tigre doit exactement signifier.

La notion parodique de tigritude tend à montrer ce que la négritude peut avoir d’absurde : s’il est vrai qu’il y a une nature du nègre, comme il y aurait une nature du tigre, elle ne peut être mise en débat ; elle produit des effets. En conséquence de quoi, la phrase de Soyinka semble dénoncer une contradiction interne au raisonnement de Senghor mais aussi une forme de pusillanimité dans le choix des moyens utilisés pour lutter en faveur des droits des noirs.

Cependant la comparaison sous-entendue du « nègre » et du « tigre » est équivoque : c’est encore à un animal, certes noble et puissant, que l’homme noir est comparé et c’est encore son instinct qui est mis en avant. On se demande alors dans quelle mesure l’image est à prendre au sérieux. N’a-t-elle pas simplement pour fonction de dynamiter la part essentialiste du raisonnement de Senghor ?

En tout état de cause, la confrontation de ces deux points de vue fait moins apparaître une divergence irréconciliable entre les auteurs qu’une différence de ton. On peut faire l’hypothèse que celle-ci traduit plutôt une option stratégique différente dans le combat que chacun mène pour la reconnaissance des droits des noirs. La valorisation de l’action spontanée plutôt que la construction théorique, telle semble en effet la ligne qui sépare Senghor et Soyinka ; une ligne qui correspond dans doute aussi à deux époques de cette lutte, une différence de trente ans entre deux figures de la littérature noire. Alors que pour Soyinka la lutte est encore impérative, Senghor, n’écrivait-il pas avec beaucoup d’optimisme, en conclusion de son article de 1967 « le temps de la revanche est passé, celui de la négritude militante où il fallait s’opposer pour se poser. Nous sommes au temps de la convergence panhumaine. »

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Primaires : le Débat contre la démocratie

Toute prise de position en faveur de la tenue de primaires de gauche en vue de la présidentielle s’accompagne inexorablement de la description du nec plus ultra démocratique : le Débat et la prolifération de ses avatars à travers le pays.

Cette tendance à identifier démocratie et débat est si ancrée que la charge critique de l’adage bien connu « la dictature, c’est ferme ta gueule ; la démocratie, c’est cause toujours » ne semble jamais devoir être prise au sérieux. Il serait temps pourtant d’examiner cela d’un peu plus près.

Tout d’abord, ce privilège accordé au débat méconnaît pudiquement qu’un débat fait l’objet d’une organisation et que le spectacle est à peu près déjà écrit une fois qu’on a planté le décor. Chacun sait, par exemple, quelle négociation serrée entre les candidats suscite le débat télévisé de l’entre-deux-tours de la présidentielle. Venant d’hommes et de femmes suffisamment rompus à la vie des partis politiques et autres associations pour en avoir émergé comme c’est le cas des initiateurs des primaires de gauche, ce genre de méconnaissance relève plus vraisemblablement de l’hypocrisie que de la naïveté.

Ensuite, il faut observer que la démocratie ne se définit pas par un dire ou un savoir mais par un faire : c’est un ensemble de systèmes[1] ayant en commun de viser et garantir l’exercice de la volonté du démos, du peuple et par extension d’un collectif quelconque[2]. Bien sûr il est préférable que la délibération prélude à la décision, que la volonté soit éclairée sur différentes solutions avant de trancher un dilemme ; mais le savoir, en particulier en politique, n’est jamais absolu et ne peut être la condition de l’exercice de la volonté – sans quoi il faudrait admettre que le suffrage devrait être réservé « à ceux qui savent »[3]. Problème : qui sont ceux qui diront qui sont ceux qui savent ? De fait, il y a un certain nombre de ce genre d’experts et autres « sachants » parmi les initiateurs de primaires.

Enfin, et c’est peut-être le cœur du problème, un débat est l’affrontement de points de vue divergents au cour duquel chaque intervenant cherche à faire primer le sien. Son expression la plus aboutie est la disputatio in utramque partem, la dispute scolastique avec pesée du pour et du contre et qui se solde par l’adoption d’une résolution exclusive d’une autre. Un débat n’est pas une conciliation ni même une négociation de ce qui est accessoire et essentiel dans une candidature ou un programme mais, à moins d’être un théâtre d’ombres, c’est un tournoi où s’affrontent des champions et leurs écuries[4]. Et c’est très bien ainsi : sans cela, c’est une conversation polie, une diversion, un moyen de gagner du temps, une protestation d’amitié vide. Les différentes formations de gauche sont coutumières de ces sortes d’Etats généraux en bulle stérile.

Le débat est un exercice salutaire en démocratie : il met au jour les oppositions, permet d’argumenter non pas pour convaincre un contradicteur – on n’a jamais vu un débat politique se solder par le changement de point de vue d’un des orateurs – mais pour donner des arguments aux partisans et aux indécis. Ils opposent des adversaires, pas des amis ou des sympathisants[5].

Les motifs politiques qui séparent irréductiblement les éventuels participants d’une primaire (qu’ils la désirent ou qu’ils la repoussent), ils ne les connaissent que trop bien. Ils se répartissent en trois catégories : faut-il désobéir aux traités de l’Union européenne pour appliquer une politique de progrès social ? La Vème République doit-elle être réformée ou remplacée ? Le capitalisme est-il compatible avec l’écologie ?

Il n’ y a pas de politique sans réponse à ces questions. Or aucun débat ne vient à bout de ces contradictions et il ne peut y avoir de volonté commune à ceux qui divergent dessus.

[1] Il est illusoire de penser que la démocratie existe autrement que comme un horizon vers lequel il faut sans cesse s’efforcer.

[2] Il faut postuler l’existence de cette volonté du collectif à moins d’entrer dans le détail des considérations philosophiques du Contrat social.

[3] Nombreux sont ceux qui ont voulu établir une corrélation entre niveau d’études et octroi du droit de vote. La tentation est grande, il est vrai.

[4] Sur la dispute scolastique et son influence, voir par exemple Béatrice Périgot, « Antécédences : De la disputatio médiévale au débat humaniste », Memini [En ligne], 11 | 2007, mis en ligne le 15 mars 2011, consulté le 27 février 2016. URL : http://memini.revues.org/74.

[5] C’est pour cette raison que la notion de « démocratie de parti » est hautement problématique : la démocratie vise à organiser le désaccord. Le parti réunit des gens d’accord entre eux sur l’essentiel ; la démocratie ne peut donc y être autre chose que la possibilité ménagée d’exprimer un désaccord et d’en prendre acte. La question se résume alors à une opposition de personnes et d’ambitions.

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Primaires : mirages de la démocratie

L’obsession de la primaire me conduit à proposer dans les prochains jours deux ou trois articles envisageant le problème sous des angles différents.

La première observation qu’on devrait faire, en toute rigueur, s’agissant de l’organisation d’une primaire, à droite comme à gauche, pour désigner un candidat à l’élection présidentielle, porte sur le fait qu’il s’agit d’une procédure récente et qui n’a pas été d’abord conçue dans le cadre des institutions françaises. Sans être en soi un argument contre la tenue de primaires, il est étonnant que ce fait soit largement escamoté et ne nourrissent pas davantage de réflexions.
La deuxième observation, tout aussi élémentaire : une primaire vise à réduire au minimum le nombre de candidats participant au jeu démocratique de l’élection ; elle substitue la légitimité partisane à la légitimité démocratique. Quiconque ne se situe pas dans le cadre des oppositions, réelles ou construites, de la gauche et de la droite, y est alors infailliblement ramené. En effet, la primaire ou plutôt l’organisation de deux primaires permet à ses promoteurs de construire et surtout reconstruire, fût-ce sur des bases artificielles, un clivage droite-gauche que dément largement la politique menée par les différents gouvernements revendiquant ces appellations. Le mécanisme est d’autant plus efficace que l’appareil médiatique apporte sa contribution et réduit toute tension idéologique à un affrontement de personnes, sur le mode du match de boxe. Ce genre de scénarisation présente pour les groupes de presse le double avantage d’exciter la curiosité tout en satisfaisant au double principe d’avarice cognitive du public et du moindre investissement du commanditaire.
Enfin, il faut observer que le principe de la primaire conduit à déposséder les militants politiques du peu d’influence réelle sur leur parti dont ils disposaient encore. On peut certes s’exclamer de façon récurrente que la « forme parti » est obsolète, inadéquate au monde contemporain, ce genre de récriminations n’aboutit au mieux qu’à la constitution de coalitions ponctuelles dont la capacité à porter une vision politique est à peu près nulle si elles ne se fédèrent pas et deviennent de fait un parti. Or la primaire ne fait pas autre chose que marginaliser encore davantage ceux qui au jour le jour font effort pour nourrir une offre politique diverse et cohérente, avec un succès relatif il est vrai. Avec la primaire, les vrais gens, loin d’être mobilisés sont au contraire sommés de se prononcer sur un package politique entièrement conçu par des professionnels. Plus encore, on sait depuis longtemps que la croyance à la politique et la capacité à reformuler son expérience en termes politiques, c’est-à-dire adéquats au jeu politique, sont très inégalement réparties dans la société. Les classes populaire en sont le plus éloignées : ce sont-elles qui se déplaceront le moins lors des primaires. On comprend mieux pourquoi la même procédure de désignation d’un candidat puisse convenir à la droite et à la « gauche », même si la seconde ne manque jamais d’enrober son choix dans le lyrisme peu convaincant de la mobilisation populaire.

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Sur une non-réforme de l’orthographe

L’emballement suscité par la mise en application d’une réforme de l’orthographe décidée par l’Académie française il y a plus de vingt ans ne laisse pas de surprendre. L’espèce d’éréthisme qui détermine les réactions sur le sujet (y compris la mienne initialement) suggère de la part du public un investissement sans rapport avec la gravité réelle du sujet : de beaux dessins l’ont bien illustré en montrant que le chômage délesté de son circonflexe ne pèse pas moins sur la société. Ils permettent peut-être d’ouvrir la réflexion.

Tout d’abord, il semble qu’une des causes de l’irritation provient de l’impression pas entièrement infondée que la réforme de l’orthographe est une décision du pouvoir. Or s’il s’agit bien de prendre acte de la décision ancienne d’une institution, l’Académie française, et que la question de la domination n’est jamais absente dès lors qu’on évoque la langue et a fortiori l’orthographe, il est clair ou du moins devrait l’être qu’il n’est pas question en l’occurrence d’une initiative gouvernementale. Les gouvernements ne sont pas compétents en la matière et la langue française est un bien qu’ont en partage de nombreux pays et des dizaines de millions de locuteurs. Il y a manifestement un malentendu que la presse a parfois essayé de lever mais sans vraiment y parvenir. A cela, à mon avis, deux raisons, apparemment contradictoires, en réalité complémentaires.

La première est effectivement bien montrée par les dessins déjà mentionnés : le pouvoir n’a-t-il pas plus important à faire que de réformer l’orthographe ? La guerre, la crise, le chômage tout cela n’est-il qu’un jeu d’écriture ?[1] François Bayrou, le 7 février encore, imputait la responsabilité de cette « réforme » au gouvernement.

Faut-il s’en étonner ? Sans doute non. Le malentendu a pu s’installer pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les médias en ligne ont la plupart du temps utilisé des « titres-à-clics » bien faits pour semer la confusion. Ensuite, les gouvernements et celui-ci en particulier nous a habitués à le voir sortir de son domaine de compétence : il eût pu s’agir d’un avatar du fameux « choc de simplification ». Notons encore que la polémique a le mérite aussi de faire diversion. Enfin, il faut peut-être considérer que cette confusion dans le public traduit bien celle qui existe effectivement entre les médias et le pouvoir politique : de qui d’autres les faiseurs de manchettes pourraient-ils être les porte-parole que du pouvoir ?

Pourtant, face à une réforme à l’objet réputé futile plutôt que haussements d’épaules, on a vu se succéder sarcasmes, indignations, tempêtes.

Cela tient naturellement au caractère tout à fait intime de la relation de chaque individu à la langue. Aussi exaspérantes que soient les réactions mal informées à une information mal formulée, on devrait peut-être se réjouir de voir de nombreuses personnes ne pas considérer leur langue comme le simple véhicule de la communication, un instrument fait pour avaler des inputs et recracher des outputs[2]. Les nombreuses récriminations, les « je continuerai d’écrire…. », n’expriment pas autre chose qu’un fait simple et fondamental : la langue, orale et écrite, fait partie de nos vies, prises individuellement et collectivement, que leurs formes s’agglomèrent et de la même façon que les madeleines sous le palais de Marcel permettent de faire se déplier dans son cerveau tout un monde disparu, les mots, leurs formes et leurs saveurs nous raccrochent à la vie, la nôtre et celle des ceux qui les ont utilisés avant nous. L’exemple du mot « nénuphar » qui a beaucoup circulé ne me semble pas anodin : n’y a-t-il pas entre le mot et la chose une parenté dans le mystère et la poésie qui nous les font si étroitement associer ? Le « ph » de cette langue française aux origines lointaines, la jambe du « p », la boucle du « h » n’auraient-elles pas été pensées de toute éternité pour nous rappeler cet étrange végétal composite, posé à la surface des eaux, plongeant dans le noir ses rhizomes, offrant sa fleur au soleil[3] ?

Vu sous cet angle, une « nouvelle orthographe » présente un caractère vaguement menaçant à l’égard de l’expérience même des individus. Et pourtant nénufar (mieux encore, écrit à la main avec deux boucles au « f ») se prêtera aussi bien à la rêverie.

Surtout, les protestations élevées contre cette réforme imaginaire sont loin de seulement procéder d’une noble inquiétude. Ce serait aussi sérieusement se dorer la pilule de croire à l’attachement universel à une langue riche et complexe, qui porte en elle les traces d’une histoire métissée de latin, de grec, d’italien, d’arabe, d’anglais, de gaulois, d’allemand[4]… La large et malheureuse indifférence à la réforme du collège en témoigne assez clairement, de même que la complaisance à tous ceux qui se servent et nous servent une langue française appauvrie, stéréotypée, marchandise plus encore que menue monnaie.

Si l’on a poussé les hauts cris, c’est bien souvent l’effet de ce qu’on pourrait appeler une « blessure narcissique » face au risque de voir ravaler l’écriture au rang de « science des ânes »[5]. Il n’est pas nécessaire de s’appesantir sur le phénomène : on sait depuis longtemps que les fautes d’orthographe, « en faire » ou « ne pas en faire » résume bien l’aspiration (universelle ?) à « en être » et fournit même un commode substitut, quoique pauvret, au désir de qui justement « n’en est pas ». Ainsi le Front National, qui invariablement fait ses meilleurs scores auprès des électeurs les moins diplômés, s’en est-il donné à cœur joie en faisant mine de désirer sauver la civilisation avec l’orthographe, ne dérogeant pas à sa longue habitude de combattre des moulins à vents et de rassurer les « gens de peu » sur le dos des « gens de rien ». Or c’est précisément ce genre de relation fétichiste à la langue qui contribue à son épuisement ; comme en tout, il conviendrait vis-à-vis de la langue et de ceux qui en usent cesser de se montrer fort avec les faibles et faible avec les forts.

[1] Il n’est pas impossible que la révélation indirecte que l’action politique est un jeu sur les mots, écrits et parlés, ait dans cette circonstance percuté l’aspiration d’une partie du public à ce que la politique soit « de l’action » : la frustration nourrissant alors l’ironie.

[2] Cette expression vient de la description acerbe du capitalisme contemporain que donne Gilles Châtelet dans Vivre et penser comme des porcs.

[3] Le calligramme, entre autres, illustre cette tendance à faire converger les mots et les choses. On peut penser aussi au Parti pris des choses de Francis Ponge, à Glossaire, j’y serre mes gloses de Michel Leiris…

[4] C’est précisément un des mérites de la réforme de ne pas céder à la tentation d’une langue homogène, lisse, débarrassée des scories du grec (rh, th, ph). Roland Barthes parlait du « grain de la voix », il y a aussi un « grain de l’écrit ».

[5] La locution a servi d’abord pour l’écriture (à la plume ; tout un exercice donc !) et jette depuis longtemps déjà l’ombre du discrédit sur l’orthographe.

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La Nuit des idées

Que le premier texte de ce journal porte sur la « nuit des idées » organisée par le quai d’Orsay entre les 27 et 28 janvier derniers est tout à fait fortuit. C’est néanmoins très à-propos.

Qui pourrait être adversaire de ce genre de festivités ? Quand bien même on pourrait l’être, pourrait-on le dire sans paraître chagrin, envieux ou simplement rabat-joie ? Dont acte : je suis pour.

Pourtant la vogue des « nuits de … » (« la philosophie », « des idées » ou « de l’art contemporain » puisque le macramé et la peinture sur soie sont encore trop à l’avant-garde pour le public), cette vogue, donc, est curieuse et même énigmatique.

Notons d’abord qu’elle se combine avec celle des micro-conférences, de 3 à 20 min, et auxquels les réseaux sociaux donnent un écho qui est sans doute un heureux contrepoint aux mièvreries de zoophiles et aux atrocités d’anthropophages qui les saturent. Peut-être même vit-on un nouvel âge d’or de la conférence, cette forme académique tellement discréditée[1] ? On comprend en tout cas assez bien le phénomène : l’homme, et la femme, modernes, empêtrés dans les exigences pratiques du quotidien ne disposent pas plus de 20 minutes pour penser ; ils se tiennent ainsi au courant de l’avancée des sciences et évitent de sombrer dans l’arriération mentale. Voire.

Mais pourquoi la nuit ?

Bien sûr, il n’est pas interdit de réfléchir à plusieurs, de le faire dans une atmosphère détendue, et même de nuit. C’est ainsi qu’on procède avec le plus grand profit depuis Platon et avant même sans doute : le Banquet offre un exemple qui a fait date. Mais alors, on n’assistait pas à un « événement »[2] ; aussi étonnant cela puisse-t-il paraître, on rendait un culte au vin et à son inspiration, on vivait avec ses amis une vie d’homme digne – d’homme qui ne travaille pas.

On voit comme il y a loin de ces anciennes nuits de la pensée[3] à celles qui nous invitent à sacrifier notre sommeil à la béatitude d’un bain de minuit culturel. Nos jours sont pris par le travail sérieux : qu’à cela ne tienne, nos nuits suffiront pour un supplément d’âme. Et tandis que les lieux du pouvoir se vident quelques heures de leurs occupants ordinaires, remplacés par d’éminents intellectuels pour qu’une petite bourgeoisie un peu cultivée se rêve à penser, dans la coulisse s’affaire pour donner corps à l’illusion toute une petite armée de serveurs et d’hôtesses, d’ouvriers spécialisés dans le calicot et le microphone, le champagne bon marché et le petit-four ni-trop-ni-trop-peu.

Et on se prend à songer que « la nuit des idées » ne désigne sans doute pas la nuit au cours de laquelle les idées prennent le pas sur le reste – espérance, somme tout modeste, une seule nuit – mais plutôt la nuit dans laquelle les idées sont aujourd’hui plongées et pour encore combien de temps.

[1] L’Antiquité connut plusieurs périodes au cours desquels les savants se firent conférenciers ambulants : en général, ce fut le corrélat de bouleversements profonds de l’ordre social et politique et certains diraient même de déclin des empires. L’art de la keynote et du powerpoint méritera-t-il autant d’infamie ?

[2] Il faudrait longuement réfléchir à ce mot si commode et si envahissant qu’il finit par désigner justement tout ce qui n’est pas lui : l’offre promotionnelle de telle chaîne de supermarchés ou la galette des rois de l’amicale bouliste de votre quartier.

[3] Un genre littéraire a même été créé dans l’Antiquité à partir de ces rencontres : Propos de table ou sagesses de buveur – leurs illustres représentant en sont Aulu-Gelle, Macrobe, Plutarque….

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